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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 20:47

Biographie de Pierre Duny-Pétré  

Article paru dans l’hebdomadaire politique Enbata. 

q Pierre Duny-Pétré s’est éteint le 24 mars 2005 à Donibane Garazi à l’âge de 91 ans. Abonné à l’hebdomadaire Enbata dès sa création en 1960, il participa à la fondation du mouvement Enbata le 15 avril 1963 à Itxassou, et écrivit dans notre journal de nombreux billets d’humeur et autres « coups de gueule » signés Jon Donipétry. Adhérent du parti politique Euskal Batasuna, il fut ensuite membre d’Abertzaleen Batasuna.  La trajectoire de cet abertzale demeure fort atypique pour quelqu’un de sa génération, dans la mesure où il fut Résistant, puis commissaire de police durant sa vie professionnelle et fit l’objet de menaces et d’une humiliation de la part du ministère de l’Intérieur, pour avoir manifesté lors de l’Aberri Eguna de Mauléon en 1972.

Né le 3 avril 1914 à Saint-Jean-Pied-de-Port, Pierre Duny-Pétré est issu d’une famille de douaniers de Lecumberry et d’artisans de la rue d’Espagne où se trouve sa maison natale, une serrurerie de 1756. Après des études de philosophie où il se passionne pour la pensée stoïcienne, arrive la deuxième guerre mondiale. Quelques mois avant qu’elle n’explose, son régiment de Chasseurs alpins accueille à Argelés, dans les conditions lamentables que l’on sait, l’armée républicaine qui vient de perdre la bataille de l’Ebre, vaincue par les soldats de Franco, Hitler et Mussolini. Cet épisode marquant (1) déterminera ses engagements ultérieurs. 

Prisonnier de guerre lors de la bataille de la Somme, il rejoint à marches forcées les ports industriels de l'Allemagne hitlérienne. Il s’évade de Cologne en juin 1942 dans des conditions rocambolesques, après plusieurs tentatives infructueuses (2). Ses parents sont au Congo-Brazzaville où son père sera révoqué par Vichy, la maison Hegitoa qu’ils viennent de construire au quartier Eyheraberry de Saint-Jean-Pied-de-Port est occupée pas les soldats de la Wehrmart. Il rejoint alors les rangs de la Résistance à Marseille, dans l’Armée Secrète (AS). Il sera le second de son oncle, le colonel Jean Pétré qui sera arrêté par la Gestapo puis déporté à Büchenwald et qui dirige alors la région Sud-Est de l’AS. Pierre Duny-Pétré participera activement aux combats de la libération de Marseille. De nombreuses décorations lui seront décernées pour ses faits d’armes en tant qu’évadé et maquisard (Légion d’honneur, Croix de guerre, médaille de la Résistance, médaille des Evadés).


Pierre Duny-Pétré et Jean Pétré

Pierre Duny-Pétré et son oncle le colonel Pétré, à Marseille, début des années 50.


Piarres Hegitoa

A la Libération, fort de son expérience de la clandestinité, il entre comme Commissaire dans les services du contre-espionnage français, la DST, et en poste à Marseille, suivra de près l’affaire de l’Exodus 47 (3). Mais certaines méthodes le rebutent et il n’admet pas la trahison des idéaux la Résistance avec l'arrrivée aux commandes de l’appareil d’Etat de tous « les collabos » et autres « Résistants de juin 1944 », ainsi que le maintien au pouvoir du général Franco. Il intègre alors la police nationale et fera carrière dans plusieurs villes de l’Hexagone. Lors du putsh des généraux d’Alger en 1961, il fait part de sa fidélité au gouvernement légal et sera remercié personnellement par le Général de Gaulle.

Les convictions euskaltzale puis abertzale de Pierre Duny-Pétré naissent avec la création du mouvement Enbata. L’émergence de cette jeune génération et les premiers faits d’armes de la nouvelle résistance basque lui apparaissent profondément légitimes. Il a assisté depuis la fin des années cinquante à l’engloutissement du Pays Basque de son enfance qu’il ne reconnaît plus. Et l’épopée carliste, version romantique d’Augustin Chaho, l’enthousiasme. Il y retrouve « l’esprit de la Résistance » de sa jeunesse, le parfum violent d’une patrie basque à construire : Zumalakarregi et le curé Santa Cruz respirent si fortement « la vertu de l’action consommée, la parenté fulgurante de quelques hommes et ce baume de l’essor que rien n’altère »... D’autant que, par transmission orale, le souvenir des réfugiés de la deuxième guerre carliste est toujours vivant dans sa famille qui, bien que profondément républicaine, accueillit nombre d’entre eux.

Pierre Duny-Pétré se met alors à écrire des articles et de nombreuses poésies —en particulier des ballades— dispersées dans différentes publications basques telles que Gure Herria, Elgar, Herria, Eusko Gogoa, ou encore Principe de Viana et Maiatz, sous plusieurs pseudonymes, Piarres Hegitoa ou Garaziko Manex. Ami personnel du linguiste René Lafon et du bascologue tchèque Norbert Tauer, il devient membre correspondant de l’Académie de la langue basque, Euskaltzaindia et publie en 1959, une étude sur le mythe de Basa Jauna, le seigneur sauvage dans les légendes basques. Vivement intéressé par les arts et traditions populaires, il collectionne des objets, témoins de la civilisation agro-pastorale basque dont il a connu les derniers feux avant la guerre, ainsi que des outils liés au travail de la forge et de la serrurerie anciennes.

 

Blâme du ministère de l’Intérieur

En avril 1972, moins de 48 heures avant son départ officiel à la retraite, P. Duny-Pétré défile à l’Aberri Eguna de Mauléon que le préfet vient d’interdire. Un de ses « collègues » des Renseignements généraux, le commissaire palois Gallais, dénonce sa présence. La République une et indivisible est ingrate et ne supportera pas qu’il affiche ses convictions abertzale. Quelques jours plus tard, il est convoqué au ministère de l’Intérieur par le Directeur général de la Police nationale qui lui inflige « un blâme avec inscription au dossier » pour avoir « assisté à une manifestation à caractère séparatiste », le tout assorti de menaces de suspension de ses indemnités de retraite. Son ami, l’historien Eugène Goyheneche commentera avec humour : «Vous avez là un certificat d’abertzalisme dûment signé du ministère français de l’Intérieur… Un document rarissime !»

Malgré l’interdiction officielle, il continue d’envoyer à l’hebdomadaire Enbata des billets d’humeur au vitriol, signés sous le pseudonyme transparent de Jon Donipetry, où il fustige les pouvoirs en place.


Pierre-Duny-Petre-Iholdin-2.jpg

Pierre Duny-Pétré, Iholdin, 1995

 

Au milieu des années 80, Pierre Duny-Pétré publie son oeuvre majeure dans la prestigieuse revue dirigée par José Miguel de Barandiaran, Anuario de Eusko folklore, un recueil de comptines, formulettes, proverbes et jeux pratiqués au début du XXe siècle par les enfants de Basse-Navarre et qu’il a patiemment collectés durant plusieurs décennies. L’ouvrage intitulé Xirula Mirula fera l’objet par la suite d’une édition à l’intention d’un plus large public.

Aujourd’hui, Pierre Duny-Pétré repose au cimetière de St-Jean-Pied-de-Port, dans le caveau qu’il avait lui-même conçu, parmi les charpentiers, serruriers, sabotiers et autres couturières et brodeuses de sa famille. Au centre de cette Basse-Navarre si chère à son coeur.

 

(1) Cinquante plus tard, il entonnait encore avec émotion le refrain de 'La Once", la 11ème division du général républicain Enrique Lister.
(2)    
Il racontera en détail ses évasions et l'arrestation de son oncle le colonel Jean Pétré, dans un ouvrage autobiographique demeuré inédit : Quelques Basques dans la tourmente (1939-1945).

(3)    Le 10 juillet 1947, un paquebot appareille du port de Sète en direction de la Palestine. A son bord, 4400 juifs, survivants de l’Allemagne nazie. Pendant la traversée, les passagers nomment le navire et leur expédition Exodus 47, en souvenir du périple de Moïse vers Israël. Arrivés le 18 juillet, les passagers sont refoulés par les Britanniques qui administrent la Palestine. Le navire est reconduit sous escorte militaire jusqu’à Marseille le 27 juillet où les passagers refusent de débarquer. Le 7 septembre, les passagers récalcitrants sont débarqués de force et avec violence dans le port de Hambourg. De nombreux émigrants juifs de l’Exodus 47 finiront par rejoindre clandestinement la terre d’Israël.

 

n Pierre Duny-Pétré : Basa jauna ou le Seigneur sauvage dans les légendes basques, Société de Sciences Lettres et Arts de Bayonne, 1960, n° 92, 93 et 94.

n Pierrre Duny-Pétré : Xirula mirula, l’enfant basque à travers ses amusements, ses terreurs naïves, ses formulettes récréatives burlesques et superstitieuses, Eusko press éditeur, Bayonne, 1996, 206 p. et Revue Anuario de Eusko folklore n° 34 de 1987 et n° 35 de 1988-1989.

 

Bibliographie

 

 

+ Alchourroun Alexandre : Proverbes et dictons, publié par le Bulletin des Amis de la vieille Navarre, n°XIV, 2005.

+ Apat-Etchebarne A. (Irigaray Aingeru) : Noticias y viejos textos de la « Lingua Navarrorum », San Sebastian, Sociedad guipuzcoana de ediciones y publicaciones, SA, 1971.

+ Arregi Gurutzi, Erkoreka Anton, Manterola Ander, Martinez Unai : Juegos infantiles n° 55, Collección Temas Vizcainos, Bilbao, Caja de Ahorros Vizcaina, 1979.

+ Arregi Gurutzi, Erkoreka Anton, Manterola Ander, Martinez Unai : Juegos infantiles en nuestra sociedad tradicional, Umeen jokoak gure gizartean, in Euskal Herria, historia eta gizartea, Tome 1, San Sebastian, Cajal laboral popular, 1985, p. 493-506.

+ Askoren artean : Ahozko literatura, genero ttikia, Bilbo, Labayru ikastegia, 1991.

+ Askoren artean :  Haur literatura, Bilbo, Labayru ikastegia, 1993.

+ Azkue Resurreccion Maria de : Euskalerriaren Yakintza, literatura polular del País Vasco, Madrid, tomes I, II et III, Espasa Calpe, 1935, 1945, 1947. (Reédtition 1989, Euskaltzaindia).

 

+ Brulet Marie-Claire, Painset Marie-France : Au bonheur des comptines, Collection Passeurs d'histoires, Didier Jeunesse éditeur, 2009, 192 p.

 + Charamela, 128 p. s. d. Imp. Laharrague, Bayonne.

+ Duvert Michel, Decha Bernard, Labat Claude : Baratçabal raconte... La vie dans un village basque de Soule au début du XXe siècle, Lauburu, 1998, 445 p.

+ Ebrel Annie, Kemener Yann-Fañch : Comptines et berceuses de Bretagne, un livre un CD, collection Comptines du monde, Didier jeunesse éditeur, 2009, 60 p.

+ Elissalde Jean : Atsotitz, zuhur-hitz eta erran-zahar, Imprimerie de la Presse, Bayonne, 1936.

+ Estornes-Lasa Bernardo: Indumenta baska, Beñat idaztiak editor, 1935.

+ Etniker Euskalerria : Juegos infantiles en Vasconia, Atlas etnografico de Vasconia, Etniker Euskalerria, Derio Bilbao, 1993, 935 p.

+Euskal arkeologia, etnografia eta kondaira museoa, Museo arqueológico, etnográfico e histórico vasco : Haur jolasak eta jostailuak, Juegos y jugetes del Museo vasco, BBK, Bilbao 1998, 126 p.

+ Euskaraz mintzo : Kontu txikiak haur eta gurasoen gozamenerako, Bizkaiko foru aldiundia, Gipuzkoako foru aldundia, Eusko Jaurlaritza et Euskadiko kutxa, 2003.

+ Garmendia Juan : Juegos infantiles, Vitoria Gasteiz, Arabako foru aldundia eta El Correo español, 1995.

+ Garmendia Larrañaga Juan : Juegos infantiles, Donostia san Sebastián, Eusko Ikaskuntza, 2007, 22 p.

+ Jaulin Robert (textes réunis par) : Jeux et jouets, essai d’ethnotechnologie, Aubier, coll. L’enfant et l’avenir, 1979, 340 p.

+ Laka J. L., Alkat E., Mihura F., Etxeandi I., Lekuona M. : Zahar hitz, zuhur hitz, Bertsularien lagunak, 1984, 72 p.

+ Kantu kanta kantore, 264 p. Baionan, 1967ean, Kordelieren irakorlan.

+ Lekuona Manuel de: Las canciones infantiles, Yakintza, tome 1, San Sebastián 1933, p. 136-143.

+ Rocchi Anna, Xinarca: Comptines et berceuses corses, un livre un CD, collection Comptines du monde, Didier jeunesse éditeur, 2011, 60 p.

+ Vinson Julien : Folk-lore du Pays Basque, Maisonneuve et Cie éditeurs, Paris 1883, 400 p.

 

+

 

Xirula Mirula a été écrit au fil des ans par Pierre Duny-Pétré, c’est le fruit d’un effort de mémoire et d’une cueillette patiente. D’abord paru en article dans la revue de On Koxemiel Barandiaran Anuario de Eusko folklore, Joël Lescombes s’en est saisi sur sa table à dessin de Saint Pierre d’Irube. Il en a conçu la présentation et la mise en page. Geneviève Erguy et Marie-Hélène Matos, maniant Times,  Helvetica et scanner composèrent le tout sur leurs ordinateurs de la rue des Cordeliers. Mirentxu Irigoyen en a lu et relu les épreuves le stylo rouge à la main. Claude Dossat mit en route sa bi-couleur Heildelberg sur le pavé disjoint de l’imprimerie du Labourd au bord de la Nive le 22 juillet 1996, fête de Sainte Marie-Madeleine qui veille au pied de la Citadelle de Saint-Jean-Pied-de-Port. Olivier Ribeton et Manex Pagola ont généreusement ouvert leurs trésors du Musée Basque pour les illustrations. Tous vous présentent aujourd’hui ce bouquet de comptines et de jeux, noués d’un ruban que signe le peintre hollandais Karel Appel avec son Garçon ancien sur la couverture.

 

Achevé d'imprimer

sur les presses de

l'Imprimerie du Labourd

à Bayonne

Juillet 1996

 

 

 

De Pierre Duny-Pétré

à Piarres Hegitoa

 

Eskualzaleen Biltzarra publie l'ensemble des textes écrits en euskara par Piarres Hegitoa, nom de plume de Pierre Duny-Pétré. Il aurait aujourd'hui 100 ans. Poète et prosateur bas-navarrais du pays de Garazi, son oeuvre relativement mince, dispersée dans de nombreux journaux et revues, a été écrite durant une cinquantaine d'années. Elle émane d’un homme attaché au dialecte basque de Basse-Navarre orientale (pour reprendre l'ancien classement de Louis-Lucien Bonaparte, 1863), mais dont la vie, de 1932 à 1980, se déroula loin d'Euskal Herria, aux quatre coins de l'Etat français. Du fait de cet écart et en raison de son goût pour la discrétion, Piarres Hegitoa fréquenta peu les cercles culturels basques. Il s'agit d'un laïc à une époque où beaucoup d'écrivains d'Iparralde sont liés à l'Eglise catholique ou sont passés par le creuset du Petit séminaire d'Ustaritz. Ce livre donne ainsi pour la première fois un aperçu de l'évolution, des  centres d'intérêt et des convictions de cet écrivain.

Nous tenterons ici de comprendre comment Pierre Duny-Pétré est devenu Piarres Hegitoa et de retracer quelques traits de ses écrits. L'écrivain Antton Luku apportera son éclairage, en resituant les récits en prose de Piarres Hegitoa dans la littérature populaire basque de notre région et sa culture.

 

De 1944 à 1992 

Le premier écrit de Piarres Hegitoa est une poésie datée d'août 1944, au moment où il se bat, mousqueton et grenades à la main, contre l'occupant allemand, dans les rues de Marseille. Le dernier sera un article paru en mars 1992 dans le journal électoral de Koxe Larre, candidat abertzale aux élections cantonales de Garazi. Un écart géographique et idéologique qui en dit long sur le parcours de l’auteur durant près de cinq décennies. Sur la forme, les fables et les ballades sont nombreuses, les reprises du genre traditionnel des Santibate sont également présentes. En prose, Piarres Hegitoa recueille des récits mythologiques ou d'histoires racontées au quotidien dans le pays de Garazi. Enfin un choix de ses articles de presse retrace quelques événements saillants de la vie culturelle et politique en Basse Navarre.

P. Duny-Pétré passe son enfance entre Garazi et Baigorri jusqu'au moment où il fréquentera le lycée de Bayonne (1), de l'âge de 12 ans au baccalauréat. Cela constituera une première rupture. Donibane Garazi, Esterenzubi, Aldude, il vivra les débuts de son enfance dans ces villages, au gré des affectations de son père douanier. Après des études de philosophie à l'université d'Aix-en-Provence, avec son régiment il participe en 1937 à Argelès-sur-Mer (Catalogne-Nord), à "l'accueil" des réfugiés républicains espagnol qui viennent de perdre la bataille de l'Ebre. Fait prisonnier par la Whermacht sur la Somme en 1940, il s’évade d'Allemagne en 1942, rejoint la Résistance dont son oncle, le colonel Jean-Baptiste Pétré, est un chef régional à Marseille. A la Libération, il assiste impuissant au maintien de Franco au pouvoir et au premier gouvernement basque condamné à l'exil par les Alliés, ainsi qu'aux difficultés que rencontre le foyer national juif en Palestine pour créer l'Etat d'Israël. En cette période tourmentée, s'élaborent les fondements de sa conscience politique, en particulier sa méfiance à l'égard des gouvernants français, anglais ou américains qui trahissent leurs engagements, après avoir demandé à leurs peuples les plus grands sacrifices.

 

Culture d'importation 

Le pays de Garazi qu'il retrouve en 1945 a beaucoup changé, sa jeunesse s'exile, sa langue et sa culture s'effilochent au profit d'une langue et d'une "culture d'importation". Autour de sa maison natale, rue d'Espagne à Donibane Garazi, il n'entend plus parler basque. Le choc est rude.  "Un ressort est cassé", la transmission intergénérationnelle ne se fait plus.

Il paraît dépassé d'expliquer une oeuvre par la biographie de son auteur et son contexte. Mais pour Pierre Duny-Pétré, ces événements ont un retentissement considérable dans l'élaboration de sa sensibilité. Il s'agit d'abord d'un homme qui dit non. Le premier et le dernier écrit de Piarres Hegitoa signifient bien ce trait majeur qui parcourt son oeuvre. Nous avons affaire à un rebelle, qui fustige les pouvoirs établis, les puissants, la fatalité historique.

Tout cela est bien contradictoire avec la vie professionnelle de Pierre Duny-Pétré: on sait qu'il fut commissaire de police dans différentes villes de France. Il fréquenta donc beaucoup les hommes exerçant un pouvoir: préfets, procureurs, députés, etc. et il en connaîtra aussi les travers, des ambitions de carrière aux haines recuites, en d’autres termes, la comédie humaine et ses vanités. Son oeuvre se construit donc en opposition avec cet univers qu'il exècre. Dans une autre langue que celle qu'il pratique tous les jours, il écrit des poèmes dont beaucoup sont comme son ballon d'oxygène qui lui permet de respirer dans un univers administratif français pour le moins étouffant. La part de la poésie et du rêve, l'exaltation d'un Pays Basque lointain et en lutte, la révolte enfin exprimée, seront son viatique. Dès sa fondation en 1960-61, il soutiendra le mouvement Enbata.

 

Formation 

Bien entendu, Pierre Duny-Pétré n'est pas alphabétisé en euskara et jusqu'à la deuxième guerre mondiale, sa culture livresque dans le domaine basque est faible. Il vit alors à Clermont-Ferrant, Marseille, Amiens. En autodidacte, il va alors acquérir une culture basque véhiculée par les bascologues des XIXe et XXe siècles. Le dictionnaire de Pierre Lhande, la grammaire de Pierre Lafitte, la lecture hebdomadaire de Herria et celle de Gure Herria ou d'Eusko Jakintza, le stylo à la main, seront ses livres de chevet. Récits mythologiques, sorcellerie, guerres carlistes seront ses centres d'intérêt majeurs. Dans sa bibliothèque, figurent la plupart des classiques basques du XVIe au XXe siècle, mais peu de littérature provenant de Hegoalde, hormis en ce qui concerne la collection Auspoa publiée par Antonio Zabala (1928-2009) qu'il apprécie tout particulièrement. A la fin des années 50, il rencontrera le professeur René Lafon, premier titulaire de la chaire de langue et de littérature basques à la Faculté de Lettres de Bordeaux. Jusqu'à sa disparition en 1974, il entretiendra avec cet éminent linguiste, une relation amicale suivie.

Pierre Duny-Pétré se penche aussi sur les mythologies grecques et latines, les littératures anciennes, ainsi que les littératures populaires, en particulier la littérature de colportage. La Bibliothèque bleue, des auteurs de ballades tels que François Villon, Guillaume de Machaut, Rutebeuf, ou encore Marguerite de Navarre, suscitent chez lui un vif intérêt. Esope, Florian, La Fontaine et autres auteurs de fables lui sont très chers. Plus tard, les ouvrages de Claude Gaignebet et de Mikhail Bakhtine seront pour lui une véritable révélation. Tout comme le livre de Bertolt Brecht, Histoires d’almanach.

 

Ballades et fables 

Les travaux de Pierre Duny-Pétré suivront deux voies: en français, une étude sur le mythe de "Basa Jauna, le seigneur sauvage dans les légendes basques", publié en 1960, la présentation de textes de prose et de chanson traditionnelle (3e et 4e Congrès international d'Etudes pyrénéennes entre 1958 et 1962) et surtout Xirula Mirula, recueil de comptines, formulettes, expressions et jeux des enfants de Garazi, publié en 1987-88 par Joxemiel Barandiaran, dans sa revue Anuario de Eusko folklore.

Quant à l'oeuvre poétique, elle prend différentes formes: les ballades et les fables y tiennent une place importante, la fable étant comme il se doit, une allégorie des situations que vivent les êtres humains au travers d'animaux sauvages ou familiers: chat, renard, âne, rat, chien, cochon, etc., le tout assorti d'une leçon de vie d'une "morale". Il reprend ces formes qu’il affectionne. La contestation, la satire sont présentes, il y lance sa flèche assassine qui frappe l'adversaire, tel le pilotari relançant la pelote au raz de la raie, khintzea trenkatzeko...

Les poésies de circonstances sont autant de commentaires sur un événement connu à ce moment-là: la Deuxième guerre mondiale, les voeux de Nouvel an, la mutation autoritaire de l'abbé Béhéran curé-doyen de Donibane Garazi, les élections, la baisse du prix du lait, le saccage du patrimoine architectural à Donibane Garazi, la réfection de l'église d'Iholdy, etc.

Enfin, figurent des poésies engagées, des "coups de gueule": l'agonie de Franco, l'emprisonnement de Christiane Etxalus, le procès de Burgos, le tout-tourisme, la fin de l'exploitation du kaolin à Louhoussoa, etc. Certains textes frisent la provocation, parfois même la grossièreté, comme un défouloir. Sur la langue et son style, Piarres Hegitoa partage les convictions d'un Pierre Lafitte, c’est-à-dire la nécessité d'écrire dans un euskara accessible et populaire, coloré de tournures idiomatiques qui lui donnent sa vigueur et son charme.

 

Proses et littérature populaire

C'est dans les années 50 et 60 que Pierre Duny-Pétré va recueillir auprès de son entourage les récits qui figurent ici au chapitre "Ipuinak, ahozko euskal literatura Garazin". Beaucoup sont inédits. Quelques-uns ont été publiés dans Gure Almanaka. Piarres Hegitoa qui avait lui-même préparé cette édition, les a classés en trois catégories : contes mythologiques, histoires amusantes et histoires de Garazi qui mettent souvent en scène des "figures" connues dans l’entre-deux-guerres. Ecrits en dialecte garaztar, ils présentent aussi un intérêt linguistique et ethnographique. Ils témoignent d’une sensibilité, émanent d’un contexte culturel qui a aujourd’hui disparu et que l’on perçoit en toile de fond. L’humour est présent et le lecteur se rendra compte que l’on ne rit plus aujourd’hui des mêmes situations.

Piarres Hegitoa n’a pas enregistré ces textes racontés au marché, en famille, au coin du feu. Après les avoir écoutés et pris des notes, il les a réélaborés à sa manière, comme dans toute transmission orale: le dernier maillon de la chaîne reprend à son compte, retranche ou oublie, améliore ou enjolive le récit qu’il a entendu, avant de le restituer à son auditoire ou à ses lecteurs.

Les articles: pour l’essentiel, ils correspondent à une commande émanant de la revue navarraise en langue basque, Principe de Viana, parue dans les années 70. Ce magazine, supplément bimestriel à la revue du même nom, était publié par le gouvernement de Navarre. Il lui a été demandé de tenir plus ou moins régulièrement une chronique de la Basse Navarre. Il connaissait parfaitement les idées du bailleur de fond et craignait une censure qui finalement ne s’est jamais exercée. Cette chronique  aborde des questions que soulèvent les abertzale de l’époque : la «touristification», la spéculation foncière, la visite du président Valéry Giscard d’Estaing à Arhansus, etc. Pour varier le ton de sa chronique, Pierres Hegitoa opte à moment donné pour la formule de la lettre d’un enfant, Gilen, à son oncle Otto Pettan qui vit en Amérique.

 

Son nom

Enfin, un mot sur son nom: Duny-Pétré n’a rien de basque. Il est le fruit de deux patronymes accolés, celui de son père Eugène Duny et de sa mère Marie Pétré. Les Duny, une famille de douaniers et de militaires, étaient originaires de Lecumberry (maison Dunienia) et provenaient semble-t-il du Béarn d'où ils sont venus dans les années 1820. On trouve trace des Pétré, tisserands au XVIIIe siècle à Saint-Jean-le-Vieux. Ils s’installent au quartier Portaleburu, situé à la périphérie de Donibane Garazi, sur la route Napoléon. Puis ils viennent habiter au XIXe siècle rue d'Espagne à Saint-Jean-Pied-de-Port, où ils exercent les métiers de serrurier-forgeron, charpentier, sabotier... Les Duny comme les Pétré sont des "gorriak", des républicains.

Pierre Duny-Pétré a utilisé plusieurs noms de plume : Piarres Hegitoa, Garaziko Manex et Jon Donipetry, ce dernier souvent pour signer des articles en français dans Enbata. Le nom Hegitoa a été trouvé sur un vieux cadastre du Pays Basque, consulté par un de ses amis. C’est tout simplement le nom d’un chemin vicinal du quartier Eiheraberri, tout proche d’une parcelle que les parents de Piarres Hegitoa ont acheté en 1935, pour y construire leur maison qu’ils nommeront Hegitoa. Le choix s’est donc fait naturellement, suivant la logique traditionnelle basque qui veut que l’on soit connu sous le nom de sa maison, plutôt que sous le nom de l’état-civil.

 

Piarres Hegitoa est nostalgique d'un pays antérieur aux mutations qui compromettent  son identité, le pays de son enfance. La réappropriation de ses sources fut un de ses soucis premiers. Il connaît les raisons de la situation terrible que vit son  pays natal, mais ce n’est pas un homme du passé. Il croit aux forces de la jeunesse, aux vertus de la révolte et du combat. Son désir de ré-enchanter le monde par le miracle des mots et de la poésie, n'a d'égal que sa fidélité aux humbles. Piarres Hegitoa aura aimé le Pays Basque des gens de peu, des artisans et des paysans, des zirtzil… "according to my bond, no more, no less", comme le veut son lien, ni plus, ni moins. "Si riche dans la pauvreté, si rare dans l'abandon et tant aimé dans le dédain" (2).

 

(1)    Il aura pour enseignants Louis Colas (dessin), René Cuzacq (histoire) et Albert Léon (philosophie), mais ces bascologues ne lui parleront jamais de culture basque.

(2)   "Most choice, forsaken ; and most lov’d, despis’d”, King Lear, 245.

 

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