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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 20:50

Croyances anciennes

 

Les formules magiques de sorcellerie

 

Avoir peur des sorciers

 

Il existe encore, dans la langue basque, des formules magiques destinées à conjurer les maléfices des sorciers.Elles ne sont, probablement, que la réminiscence de superstitions très anciennes et de croyances aujourd’hui disparues.

Au Pays de Cize, vers les années 1920, et comme la plupart des petits Basques de cette époque, j’ai cru à la puissance diabolique des sorginak. Je me rappelle très bien la terreur que nous inspiraient parfois quelques pauvres vieilles femmes au dos voûté, aux yeux rougis et au nez crochu... A n’en point douter, il s’agissait là de sorcières possédées par le démon. C’est pourquoi nos camarades plus âgés nous avaient appris les phrases magiques qu’il fallait réciter en cas de mauvaise rencontre. Sans oublier de serrer le poing discrètement en passant le pouce entre les deux premiers doigts de la main, nous débitions à voix basse ce baragoin basco-hispanique.

191- Sorgina, pues, pues, pues!...

Aparta Satan, berrogoi ta hamar ixtape harato!...

Sorcière, fuis, fuis, fuis!...

Que Satan s’éloigne de cinquante enjambées!...


Esterenzubi gorges de la Nive 


Evocation du sabbat

 

Les veillées de jadis, où l’on racontait des histoires extraordinaires pour amuser un auditoire de voisins, sauvèrent de l’oubli quelques récits relatifs aux rassemblements nocturnes des sorciers et des sorcières. C’est ainsi que dès la fin du XIXe siècle des recueils de légendes purent être publiés. Mais la tradition orale, naturelle et vivante a été rompue par la suite.  

Le sabbat avait lieu le samedi soir à minuit, en un lieu désert et sauvage qu’on appelait Akelarrea, contraction probable de akerraren larrea, la lande du bouc.

La réunion des sorciers était, en effet, présidée par le diable en personne, qui apparaissait à ses fidèles sous la forme d’un énorme bouc noir. Selon les localités qu’ils habitaient, nos ancêtres situaient souvent Akelarrea dans un endroit où la montagne présente un aspect étrange et effrayant. En ce qui concerne le Pays de Cize, les sorciers se rassemblaient, paraît-il, au fond du ravin rocheux de Zuziñate, entre les villages de Saint-Michel et d’Esterençuby. Enfin, le sabbat était interrompu par les premières lueurs de l’aube. Mais, aussi bien en pleine nuit, il suffisait du chant d’un coq pour qu’il se terminât prématurément, et les sorciers disparaissaient alors dans une folle débandade. C’est que le coq était traditionnellement l’annonciateur du jour, et tous lui faisaient confiance même quand il se trompait...

Voici donc maintenant, glanée parmi de lointains souvenirs, une série de formulettes se rapportant à ce fameux sabbat.

 

1/ Les préparatifs de départ

Dans la nuit du samedi au dimanche, les sorciers et les sorcières se réveillaient les uns les autres en récitant:

192- Zeruan izar,

Lurrean belar,

Sorgin hau bedi lotarik atzar!...

Etoile dans le ciel,

Herbe sur la terre,

Que ce sorcier s’éveille du sommeil!...

 

Alors, ils se préparaient silencieusement devant l’âtre monumental de la maison basque, tandis que brillaient dans l’ombre quelques braises incandescentes, ou encore les yeux verdâtres des chats qui somnolaient sur la plaque tiède. Ils retiraient d’une cachette la graisse magique, contenue dans un pot de terre, et dont ils s’enduisaient le corps. Après cette opération, ils articulaient la formule suivante, qui avait le don de les faire disparaître par la cheminée:

 

193- Akelarrerat hementik,

Sasu guzien gainetik,

Odei guzien azpitik,

Oren bat harako,

Oren bat hanko,

Oren bat hunako,

Jauzi bat eta brixt!... (61)

Vers le sabbat, depuis ici,

Par dessus tous les buissons,

Par dessous tous les nuages,

Une heure pour (aller) là-bas,

Une heure pour (rester) là-bas,

Une heure pour (revenir) de là-bas,

Un saut et puis brixt!...

 

(61) Brixt ou frixt: onomatopées qui traduisent le bruit d’une sortie rapide et précipitée. On penserait aussi à un jaillissement par un orifice étroit.

 

Emazte peharrarekin 4

 

Selon d’autres renseignements, les sorcières déchaînées poussaient aussi ces cris étranges, comme pour donner libre cours à leur exaltation, ou peut-être pour activer l’effet de la magie:

194- Hattikun, hattikun, (62)

Fuera Mariun ...

Accroupie, accroupie,

Hors d’ici, Marion!...

 

Parfois, au cours de leur course folle à travers les tempêtes de vent du sud, on les entendait hurler dans les nuits noires d’automne:

195- Trikun-trakun, (63)

Mendian ilun,

Nehori gau hun!...

Trikun-trakun,

Nuit sur la montagne,

Bonsoir à personne!...

 

Mais pour se rassurer, les montagnards disaient bien vite que ce n’était là qu’une illusion, et qu’il s’agissait en réalité des cris bizarres lancés dans le ciel par les grues ou par les oies sauvages!...

 

(62) Hattikun, hattikun: a/ amusement puéril qui consiste à marcher à croupetons, tout en criant ces mots.

b/ Dans la mythologie basque, exclamations spéciales attribuées aux sorcières qui se rendent au sabbat.

On pourrait ici faire un rapprochement avec les coutumes païennes de l’Antiquité, selon lesquelles les Bacchantes déchaînées poussaient aussi des cris traditionnels tels que: Evohé !

(63) Trikun-trakun: a/ onomatopée qui traduit généralement une activité clandestine et délictueuse. Comme le laisse entendre la formulette, non seulement on est caché par la nuit, mais on évite aussi de saluer qui que ce soit.

b/ Trikun-trakun imite aussi un certain bruit, et pourrait alors s’apparenter à trinki-tranka, ou même à hinki-hanka, ce qui rappellerait la démarche boîteuse des vieilles sorcières. On penserait ainsi au français clopin-clopant.

 

Source: mes souvenirs d’enfance, de 1920 à 1930, famille Broussain/Harguindeguy, épicerie-auberge de Lécumberry.

 

Gizon bat astoaren gainean

 

2/ La fête et les danses endiablées

 

Il est probable que pour imaginer ce que pouvaient être les réjouissances du sabbat, les conteurs durent s’inspirer plus ou moins des fêtes basques. De toute évidence, ils n’avaient pas d’autres points de comparaison sous les yeux: Arin arin, fandango, et sauts divers.

Ces «histoires de sorciers» étaient restées longtemps enfouies, pour ne pas dire oubliées, parmi mes souvenirs d’enfance. Mais voilà que, bien plus tard, j’eus le plaisir d’assister à la représentation du Faust de Gounod à l’Opéra. Ce fut alors pour moi une révélation. Car, dans la Nuit de Walpurgis, on voit apparaître le diable Méphistophélès au milieu d’un ballet célèbre, qui n’est autre qu’une scène de sabbat. Et je m’aperçus alors que certains éléments de la fameuse Valse de Faust sont réglés sur le rythme d’un véritable fandango... Ce n’est là, sans doute, qu’une curieuse coïncidence, mais un Basque au courant de la culture de son pays ne saurait rester indifférent devant un pareil spectacle.

On ne trouvera ci-après que de rares éléments rimés, sauvés de l’oubli grâce à leur valeur burlesque et plaisante. Si fragmentaires soient-elles, ces exclamations populaires, que l’on entendait encore autrefois au cours de fêtes carnavalesques, pourraient cependant rappeler le fantastique «bal de la troupe méchante» auquel faisaient allusion les magistrats du Parlement de Bordeaux, vers la fin du XVIème siècle, lorsqu’ils sévissaient contre la sorcellerie.

Nous avons regroupé quelques-uns de ces vestiges, afin de présenter l’ensemble suivant:

 

196- Atso batzu, hinki-hanka,

Bai, eta zonbait lasterka!

 

Zahar lehen,

Gazte hemen,

Akelarren!

 

Mari-Xantxoren kokotza,

Sudurrari so dabiltza!

 

Zehe bat sudur,

Motto makur,

Bizkar kunkur!

 

Jauzi, jauzi, Mari-Martin,

Hire zango makurrekin!

 

Begi oker,

Tripa musker,

Zaia binper!

 

Harro, harro, Mariaño,

Bota zangoa

Gohoraño! (64)

 

Higi hadi,

Da gau-erdi,

Altx ipurdi! (65)

 

Zoin eder, akelarrian,

Ipurdiak agerian!

 

Lamina Montorin 2

 

Supazter ondoan, Montorin


Quelques vieilles, clopin-clopant,

Oui, et d’autres en courant!

 

Vieille naguère,

Jeune ici,

Au sabbat!

 

Le menton de Marie-Sanche

S’en va, pour regarder le nez!

 

Le nez (long) d’un empan,

Le chignon de travers,

Le dos bossu!

 

Saute, saute, Marie-Martine,

Avec tes jambes tordues!...

 

L’oeil borgne,

Le ventre vert,

La jupe à l’envers!

 

Hardie, hardie, Mariette,

Lance la jambe

Un peu plus haut!

 

Remue-toi,

Il est minuit,

Lève le derrière.

 

Qu’ils sont beaux, sur le lieu du sabbat

Les derrières à découvert!

 

(64) Gohoraño: en étudiant les comptines des enfants basques nous avons déjà rencontré le mot gohora, haut. Il s'agit là d'une particularité dialectale du Pays de Cize. Ailleurs, on prononce gora, en deux syllabes.

 

Karel Appel Enfants interrogateurs dans paysage

Karel Appel : Enfants interrogateurs dans un paysage, 1947, gouache sur papier, 50 cm x 65 cm

 

D’autres fragments ont pu être prélevés directement dans le langage de tous les jours. Ils se présentent alors sous la forme d’expressions plus ou moins injurieuses que les Basques débitaient avec délectation contre quelqu’un ou quelque chose.

197- Etor diten, gure buru,

Zortzi mila orga debru!

 

Akelarriaren errekan,

Sorginak oro kurrikan!

 

Jo harat eta jo hunat, (66)

Denak igor debruetarat!

Que viennent à notre tête,

Huit mille charretées de diables!

 

Dans le ravin du sabbat,

Tous les sorciers de grogner!

 

Lancé par là, lancé par ici,

Envoyez tout aux diables!

 

(65) Altx ipurdi!: exclamation populaire qui correspond au français argotique: grouille-toi!

(66) Jo harat, jo hunat!: Dans le jeu de pelote basque, ceci s'applique au joueur qui frappe la balle pour l'envoyer vers des lieux difficilement accessibles. Ainsi, il fait courir son adversaire afin de mieux le fatiguer. Par extension, cette expression caractérise les gens  qui se déplacent sans arrêt, dans toutes les directions, en se dépensant inutilement.

 

Sous son aspect amusant et parfois grossier, cette documentation ne manque pas de pittoresque. Du fait qu’elle émane d’une culture exclusivement orale, nous pensons à des racines très anciennes. Peut-être faudrait-il y voir un reflet lointain des antiques fêtes païennes, Lupercales ou Saturnales, au temps où la population était invitée à se «défouler», afin de pouvoir se «venger» périodiquement de la morosité quotidienne. Mais, de nos jours, ne célèbre-t-on pas encore carnaval, avec des mascarades souletines, labourdines, avec le Santibate bas-navarrais, et autres réjouissances charivariques? 

Il convient de noter la fréquence avec laquelle le prénom féminin «Marie» apparaît chez les sorcières basques. Nous relevons, en effet: Mariun, Mariaño, Mari-Xantxo, Mari Martin. Et maintenant, nous allons découvrir Majia-Kanbo, dans la chanson suivante.

Source: Tous ces éléments fragmentaires proviennent du Pays de Cize. Ils datent d’une période qui pourrait aller de la fin du XIXème siècle, (la jeunesse de mes grands-parents), jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Voilà pourquoi, séparées du milieu social dans lequel elles baignaient autrefois, de pareilles expressions n’évoquent plus rien aujourd’hui.

Duny-Pétré Maddalen Aitama 2011Maddalen Duny-Pétré, Aita eta Ama (bost urte).

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Published by Pierre Duny-Pétré
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  • : Recueil de comptines, de jeux, de chants, d'expressions populaires en langue basque, province de Basse Navarre au début du XXe siècle. Haur kantu, haur joko eta erranaldi bilduma, ahozko haur literatura, papaitak, zuhur hitzak Garazin
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