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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 20:51

Les jeux barbares et souvent interdits

 

Les formules de défi

 

Dans le Pays Basque d’aujourd’hui, lorsqu’il est question de «relever un défi», on pense immédiatement au jeu de pelote. Deux champions ou deux équipes décident de s’affronter en place libre ou dans un trinquet, et les paris sont ouverts parmi les spectateurs. Comme d’ailleurs dans beaucoup de régions françaises, l’esprit de clocher, voire le chauvinisme tendent à devenir des sentiments qui se manifestent surtout chez les sportifs, du moins si l’on en juge par les «exploits» de certains supporters...

Quant aux violences qui apparaissent partout, et notamment dans certains bals du samedi soir plus ou moins arrosés d’alcool, elles n’ont rien de commun avec celles que l’on déplorait jadis et même assez récemment, parmi les Basques du début de ce siècle. Car il s’agissait de rivalités souvent traditionnelles, entre provinces, entre villages, entre voisins, et dont l’origine pouvait remonter fort loin dans le passé.

C’est ainsi que les soirs de fête, de foire ou de marché, la jeunesse se cherchait parfois querelle en exhumant de vieilles rancunes, sous les prétextes les plus futiles. La bagarre se déclenchait alors. Elle pouvait être sanglante, car c’était l’époque où les Basques ne sortaient jamais sans leur makila. Il était courant de se défier au bâton: ari ziren makil ukaldika... De même, on se défiait à la lutte: ari ziren borroka... On se défiait aussi à coups de pierres:  ari ziren harrika...

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la bagarre proprement dite. Ce sont les préliminaires du combat, et plus spécialement les paroles traditionnelles —pour ne pas dire rituelles— que les jeunes gens échangeaient avant d’en venir aux mains. Le degré de cette agressivité verbale variait selon la distance qui séparait les bandes rivales. De loin, l’hostilité n’était pas très apparente. Par exemple, quelques jeunes montagnards qui descendaient le soir vers un village de la vallée se mettaient à chanter en choeur pour rythmer leur marche cette rengaine très connue, en la ponctuant de nombreux irrintzinak:

185- Kukuruku!..

Nor gira gu?

Baserritarrak, baserritarrak,

Kukuruku!...

Nor gira gu?

Baserritarrak gira gu!...

Cocorico!...

Qui sommes-nous?

Ceux des hameaux, ceux des hameaux,

Cocorico!...

Qui sommes-nous?

Ceux des hameaux nous sommes, nous!..

 

Karel Appel Garçon sauvage , 1954

Karel Appel: Basa mutil, 1954, Oihalean olioz, 195x114, Stedelijk Museum Schiedam, Pays-Bas.

 

De leur côté, les garçons du village décidaient alors de donner une leçon à ces intrus qui osaient s’affirmer si fièrement chez les autres. Ils se mettaient en marche vers ces «provocateurs» en chantant le même refrain. Mais au lieu du mot baserritarrak, ils indiquaient le nom de leur localité : Donibandarrak, Baigorriarrak, Eihalartarrak, etc. Par bravade, ceux de la montagne se mettaient à crier:

186- Biba menditarrak!

Kuku karrikatarrak!

Vivent les montagnards!

Cachez-vous, gens du bourg!

 

Et les jeunes gens du village répliquaient de même:

Biba karrikatarrak!

Kuku menditarrak!

Vivent les gens du bourg!

Cachez-vous, les montagnards!

 

A mesure que les antagonistes se rapprochaient, la tension commençait à monter. Déjà, le classique cri de défi : «Axut !...» était lancé de part et d’autre, suivi bien entendu de tout un assortiment d’insultes homériques. C’est ainsi que la bataille devenait inévitable. Pareil à des guerriers antiques, chacun choisissait son adversaire selon son apparente «catégorie» athlétique, et l’on entendait aussitôt les échanges verbaux suivants, consacrés par une longue tradition:

1/ Quand on criait de loin, en étant à portée de voix:

187 — Errak to!..

— Zerduk to?

—Jingo duka to?

—Dis donc, toi!..

—Qu’est-ce que tu as?

—Vas-tu venir?

 

2/ Quand on était seulement à quelques mètres:

188 —Ezpahiz lotsa, haugi aintzinerat!...

—Haugi bide-erdi!...

—Egizkik bi urrats!...

—Si tu n’as pas peur, viens en avant!...

—Fais la moitié du chemin!...

—Fais deux pas!...

 

3/ Selon le caractère plus ou moins accidenté du terrain:

189 —Jeuts hadi hunat!...

—Haugi xabalerat!...

—Atera hadi hortik!...

—Descends ici!...

—Viens sur le terrain plat!...

—Sors de là-dedans!...

 

4/ Quand on se trouvait nez à nez :

190 —Zer duk hik?

—Hik ez dukana!...

—Baduka arrangurarik?

—Nahi duka paso bat?

—Ukanen duk muturreko bat!...

—Qu’est-ce que tu as, toi ?

—Ce que tu n'as pas!...

—As-tu à te plaindre?

—Veux-tu un coup de poing?

—Tu vas en recevoir un sur le museau!...

 

Et les coups se mettaient alors à pleuvoir, bientôt suivis par la fuite des vaincus qui se dispersaient dans la nuit, tandis que les irrintzinak des vainqueurs déchiraient le silence des montagnes.

Source: mes camarades d’école, à Saint-Jean-Pied-de-Port, à Estérençuby et aux Aldudes, 1920-1926.

Zumeta José Luis Bertsolari 97

José Luis Zumeta, Afitxa, 1997

Les formules de charivari

 

Toberak, tutak, galarrotsak, ces mots indiquent clairement que le charivari basque commençait toujours par du bruit. A l’époque déjà lointaine où la motorisation des transports était rare, la jeunesse du pays s’amusait sur place en mettant à profit les ressources locales. Tous les prétextes étaient bons pour se distraire, et l’on grossissait le plus possible les petits scandales de village: mariage d’un vieil «Américain» avec une très jeune fille, remariage de veufs et de veuves, différends d’ordre politique, injustices flagrantes ou abus d’autorité à l’égard des pauvres diables, etc.

La jeunesse jouait alors les redresseurs de torts et cherchait à s’amuser aux dépens des «coupables». Ceux-ci étaient mis en demeure de contribuer aux frais d’une fête populaire qui devait avoir lieu un certain dimanche. Si les auteurs du scandale se montraient avares ou peu coopératifs, les réjouissances prenaient un caractère agressif, injurieux et grossier. Dans le cas contraire, tout le monde s’amusait avec bonne humeur. Quoi qu’il en soit, la tradition basque avait fini par donner aux charivaris certaines règles qui fixaient le déroulement des opérations selon la progression suivante:

 

1/ Les préliminaires

Au cours de la semaine qui précédait la fête proprement dite, et tous les soirs dans la nuit noire, un concert assourdissant de toberak, tutak, galarrotsak réveillait les échos du village. Les gendarmes se mettaient aussitôt en chasse, afin de poursuivre les auteurs du tapage nocturne conformément à la loi... Mais alors commençait une étonnante partie de cache-cache. A la faveur de l’ombre, les jeunes gens changeaient fréquemment d’emplacement et continuaient plus loin leur bruyante démonstration. Tantôt ils s’installaient derrière les haies, tantôt dans les fougeraies voisines, tantôt sur les arbres, ou encore sur des rochers peu accessibles. D’ailleurs, dès leur entrée en scène, les manifestants se divisaient en deux groupes qui se répondaient en hurlant d’un bout à l’autre de la vallée, selon un dialogue qui prenait toujours la forme suivante:

190 bis —Errak to!

—Zer duk to?

—Jakin duka berri hori?

—Zer berri?

—Berri handi, izigarri, ahalgegarri hori:

Ezkontzen dela gure «Kattalin gorri»! (58)

—Norekin?

—Haizetegiko (59) zahar okitiarekin!

Haren aita izaiten ahal zukan berdin!...

—Dis-donc toi!

—Qu’est-ce que tu as?

—As-tu connu cette nouvelle?

—Quelle nouvelle ?

—Cette nouvelle, grande, effrayante et honteuse:

Que notre «Catherine-la-rouge» se marie!

—Avec qui?

—Avec le vieux décrépit de Haizetegui!

Il aurait pu aisément être son père!...


(58) Kattalin gorri: expression qui désigne la coccinelle, mais qui peut servir éventuellement de surnom pour se moquer d’une femme.

(59) Haizetegui: littéralement, logement du vent. Evidemment, il s’agit là d’un surnom fantaisiste, pour se moquer d’une maison sans confort.  

 

Bien entendu, les détails plus ou moins scabreux étaient fonction de l’hostilité dont les «coupables» auraient fait preuve à l’égard de la jeunesse. Lorsque le dialogue marquait une pause, le concert des sonnailles et des trompes reprenait de plus belle, souvent ponctué par de magnifiques irrintzinak. Alors, les deux groupes charivariques se sauvaient silencieusement pour aller se poster en un lieu moins repérable, et répéter inlassablement leurs révélations afin que nul n’en ignore.

 

Zumeta José Luis Oihalean olioz 1997 100x81

José Luis Zumeta, Oihalean olioz, 1997, 100x81 


2/ La fête folklorique

Le dimanche suivant, dès le matin, les jeunes gens habillés de vêtements folkloriques organisaient le cortège dansant qui caractérise le Santibate ou la cavalcade bas-navarraise. Selon l’importance donnée à la fête, on trouvait là tout un assortiment de danseurs. En tête, les Sigantiak, suivis des Basanderiak et des Volantak, tandis que derrière la colonne marchaient les musiciens avec, éventuellement, un bertsulari qui lançait des couplets satiriques dès que l’orchestre s’arrêtait de jouer. Mais parfois le cortège comprenait aussi des personnages déguisés qui mimaient les gens dont on voulait se moquer... Au Pays de Cize, les défilés dansants avaient coutume de venir à Saint-Jean-Pied-de-Port, afin de pouvoir y faire la quête. «Dena ere on, afarien pagatzeko !...» Tout est bon pour payer le souper ! ...(60). Et l’on commençait par une descente de la rue d’Espagne, pour la plus grande joie des habitants qui se pressaient aux portes et aux fenêtres.

Le dimanche après-midi, toujours selon le retentissement que l’on voulait donner à la fête, la jeunesse jouait une pièce de théâtre, ou plutôt une farce de sa composition, dans laquelle apparaissaient les personnages mis en cause. Cela se passait sur une estrade dressée généralement devant le fronton du village. Bien entendu, la valeur artistique de ces farces charivariques dépendait du talent des auteurs populaires, ainsi que de la verve des jeunes acteurs. Car il n’y avait là qu’improvisation et amateurisme, le but recherché étant de se distraire, tout en faisant rire la population locale. Le dimanche soir, avec l’argent qu’avait rapporté la fête, on se délassait dans un banquet, suivi d’un bal. Ainsi se terminait le charivari. Chacun retournait à ses occupations, et «l’affaire» était oubliée d’autant plus vite que d’autres événements captaient à nouveau l’attention de l’opinion publique.

 

(60) Dena ere on! est une expression exclamative du langage populaire. On l’emploie surtout pour indiquer qu’il ne faut rien négliger, même pas les plus petits avantages ou bénéfices.

Source: mes souvenirs d’enfance, de 1920 à 1926, famille Duny-Pétré/Carricaburu, rue d’Espagne, à Saint-Jean-Pied-de-Port.


Charivari 1907

  Charivari, 1907

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Published by Pierre Duny-Pétré
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  • : Recueil de comptines, de jeux, de chants, d'expressions populaires en langue basque, province de Basse Navarre au début du XXe siècle. Haur kantu, haur joko eta erranaldi bilduma, ahozko haur literatura, papaitak, zuhur hitzak Garazin
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