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23 juillet 2008 3 23 /07 /juillet /2008 20:52

Les défauts des autres

 

Un témoignage féroce, à l’égard des moeurs d’une certaine époque, nous est fourni d’une façon imagée par cette définition de «la chaussure inusable».


171- Ezin higatuzko zapetak

Diela aspaldi, debru zaharra,

bere gaixtakeriak utzirik, bilakatu zen oski-egile.

Eta saltzen zitien ezin higatuzko zapetak.

Huna nola eginak ziren:

Oin-orrazia, gizon orditzalen zintzurrarekin,

Zola, emazte nahasien mihiarekin,

Azkarki josiak apezen herrarekin.

 

Il y a  longtemps, le vieux diable,

laissant de côté ses méchancetés,

était devenu cordonnier.

Et il vendait des souliers inusables (50). 

Voici comment ils étaient fabriqués:

L’empeigne, avec du gosier d’ivrogne,

La semelle, avec de la langue de commère,

Cousues solidement avec de la haine de curé.

(de la haine à l’égard du diable, bien entendu.)

 

(50) Au temps héroïque où l’on marchait beaucoup nu-pieds afin de ménager ses chaussures, nos ancêtres devaient souvent rêver de souliers inusables. Mais une telle merveille relevait alors de la sorcellerie et ne pouvait avoir été inventée que par le diable en personne.

 

Source: famille de ma grand-mère Carricaburu/Chiramberro, à Aincille, fin du XIXe siècle.

 

Emazte (bi) peharrarekin 12 zubian

 

Le meunier, conformément aux anciennes traditions, était toujours payé en nature. D’ailleurs il prélevait lui-même son salaire sur le sac de grains qu’on lui apportait. Mais parfois ses clients estimaient qu’il exagérait. Cette formulette amusante concrétise les reproches qui lui étaient faits.

172- Zakutik hartzen duk:

Gainetik, laka, (51)

Erditik, oiloen bazka,

Azpitik... Jinkoak dezaukala barka!

Toi, tu prends dans le sac:

Au-dessus, la mesure (de ton salaire),

Au milieu, la nourriture de tes poules,

Au-dessous... que Dieu te le pardonne!...

 

(51) Laka: petite mesure pour graines ou fruits secs, et contenant environ un quart de décalitre. La mesure supérieure s’appelle: gaintzuria. Ces objets, qui étaient encore utilisés au début du XIXe siècle, présentent l’aspect d’un tiroir de table en bois et de forme carrée.

Source: M. Louis Sagardoy, 1981, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Emazte bat astoaren gainean 9

 

Voici maintenant le nigaud, celui qui n’est bon à rien, et qui se caractérise chez les Basques par ses hésitations

continuelles.

173- Zertan da gizon totala?

Hor dugu, beti bezala,

Ez aintzina, ez gihila,

Ez trenka, ez korropila! (52)

Où en est-il, le bon à rien?

Nous l’avons là, comme toujours,

N’avançant ni ne reculant,

Ne coupant ni ne nouant!

 

(53) Ez trenka, ez korropila: expression proverbiale de l’indécision. On la trouvait surtout parmi les artisans de la couture ou du tissage.

Source: mes souvenirs d’enfance, de 1920 à 1926, famille Duny-Pétré/Carricaburu, rue d’Espagne, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Nous avons vu, précédemment, qu’une trop grande frugalité n’était guère appréciée favorablement par le travailleur. Mais les Basques se moquent aussi des gros lourdauds qui ne pensent qu’à se gaver de nourriture :

174- Gure mutila tuntulo,

Taloz ase ta beti lo!...

Notre domestique lourdaud,

Gavé de galettes de maïs et toujours endormi!...

Source: famille Clément Haritschelhar, 1958, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Kontrabandistak

Afin de mieux railler les personnes avares, et qui ne sont aimables qu’en apparence, on s’amuse à décrire le chien de leur maison, étant entendu qu’il ressemble parfaitement à ses maîtres:

175- Mehetegiko xakurra,

Buztan zalu,

hortz gogorra!...

Le chien de chez les «Dumaigre»,

A la queue souple,

mais la dent dure!...

 

Source: famille Idieder/Duhalde, 1954, à Iholdy.

 

Quant à ceux qui ne sont généreux qu’en paroles, on les exécute en deux phrases rimées.

176- Ainitz erran-merran, (53)

Ta ez jeusik eman!...

Beaucoup  de paroles (vaines),

Et ne rien donner!...

 

(53) Redoublement avec m, pour insister sur le caractère inutile ou fallacieux de certains racontars.

Source: mes souvenirs d’enfance, de 1920 à 1926, famille Duny-Pétré/Carricaburu, rue d’Espagne, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Les gens qui ne donnent jamais de précisions, et qu’on n’arrive pas à comprendre, sont à juste titre considérés comme ridicules... Surtout dans le cas de ce fermier qui aurait, un jour, interpellé ses voisins au travail sur l’autre versant de la vallée, en criant ces mots:

177- Ho, zerekoak!...

Zien zerak, gure zeretan direla!...

Ta ez balinba dituzie zertzen,

Guaurek, zertuko tugula!...

Ho, ceux de chez chose!...

Vos choses, sont dans nos choses!...

Et si vous ne les chosez pas,

Nous allons les choser nous-mêmes!

Source : famille Clément Haritschelhar, 1958, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

 

Moulin Picabéa

 

Utilisée pour se moquer des «malins» qui devinent des évidences, ou qui ont coutume de proclamer des vérités de La Palice, cette formulette est bien caractéristique de nos montagnes.

178- Ikusi orduko pentsatu nuen,

Sorgin debru bat bezela,

Behereko bordan elurrik balinbazen,

Gaineko bordan ere bazela!...

Dès que j’ai vu, j’ai deviné,

Comme un diable de sorcier,

Que s’il y avait de la neige à la borde d’en bas,

Il y en avait aussi à celle d’en haut!... (54)


(54) Cette plaisanterie est certainement née parmi les bergers qui pratiquent la transhumance.  Car à l’entrée de l’hiver, dès que la neige apparaît sur les hauteurs, le pâtre quitte son etxola pour descendre dans la vallée. Mais lorsque le temps est encore clément, son repli n’a lieu que progressivement, d’abord vers la borde d’en haut, ensuite vers la borde d’en bas, et finalement vers la ferme du cultivateur dont il a loué les prairies jusqu’au mois de mai.

 

La vantardise a toujours eu le don d’exaspérer les Basques. Et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’ils récitent occasionnellement ce petit quatrain :

179- Astokumea, asto!

Bilakaturik mando,

Txar, eder, edo bertze,

Beti beharri luze!...

Le petit de l’âne est âne!

En devenant mulet,

(Qu’il soit) malingre, beau ou autrement,

(Il a) toujours de longues oreilles!...

Ici, chacun appréciera la malice discrète du paysan. Au lieu de dire sèchement: «Tel père, tel fils», il se sert de son expérience des bêtes pour évoquer avec humour les efforts inutiles du vaniteux qui voudrait cacher ses modestes origines.

 

Sapeurs Plaza berrinPlaza berrin, Donibane Garazi

 

Quant à la jeune Basquaise qui travaille à Paris, et qui revient un jour visiter ses compatriotes campagnards, toute fière de sa promotion sociale, elle devient aussitôt la cible préférée de nos villageois sarcastiques:

180- Andere Tralala,

Parisetik jin berria,

Frantsesez ezin mintza

Euskaraz bezain ontsa:

Dena dantel,

Dena xapel,

Dena manera,

Dena afera!

Mademoiselle Tralala,

Récemment venue de Paris,

Ne pouvant parler le français

Aussi bien que le basque:

Toute dentelle,

Toute chapeau,

Toute maniérée,

Tout affairée!

Source: mes souvenirs d’enfance de 1920 à 1926, famille Duny-Pétré/Carricaburu, rue d’Espagne à Saint-Jean-Pied-de-Port.

De tout temps, l’expression imagée, voire poétique, a donc trouvé une oreille très attentive chez nos compatriotes. Mais qui songerait à mesurer le degré de bêtise d’un individu en se servant de... la longueur du chemin lorsqu’on est impatient de rentrer chez soi? C’est pourtant le tour de force que réalisent ceux qui s’écrient pour se moquer d’un imbécile:

181- Etxerako bide luzia bezain zozoa da mutiko hori!...

Ce garçon est aussi bête que le chemin de la maison est long!...

 

Source : famille Idieder/Duhalde, 1954, à Iholdy.

 

Gizon bat zaldiaren gainean

 

Mais là ne s’arrête pas la verve de nos poètes paysans, en particulier lorsqu’ils sont écoeurés par l’hypocrisie de certains éloges. A quoi bon tant de grimaces honorifiques, lorsqu’elles n’offrent pour tout pécule que des discours pleins de louanges dont le récipiendaire lui-même se moque éperdument? L’exaspération des Basques apparaît dans cette raillerie grossière:

182- Sosik ez, bainan ohoreak ehunka:

Ba, pixaz ikuz eta kakaz pereka!...

Pas d’argent, mais des honneurs par centaines:

Oui, lavé au pipi et enduit de caca!...

Source: mes souvenirs d’enfance de 1920 à 1930, famille Broussain/Harguindeguy, épicerie-auberge de Lécumberry.

Enfin, même au-delà des limites d’Euskal Herria, «les autres» sont parfois pris à partie d’une manière plus ou moins agressive. Par exemple, voilà qui n’est pas tendre pour les Espagnols, considérés à tort ou à raison comme des gens grossiers et peu civilisés.

183- Española kokotero, (55)

Mando tzar bat hil dutero, (56)

Gatulurik ez baitute,

Xerrien askan jan dute!...

Espagnol, cocotier,

Ils ont tué un mulet malingre,

N’ayant pas de bol,

Ils l’ont mangé dans l’auge des porcs!...

 

(55) Coco:  expression injurieuse et raciste, qui serait comparable au terme bicot employé par les Français.

(56) Les terminaisons en ero se trouvent ici, non seulement pour les nécessités de la rime, mais également pour se moquer de la langue espagnole, avec notamment son accentuation sur l’avant-dernière syllabe.

Source: mes camarades d’école, à Saint-Jean-Pied-de-Port, à Esterençuby et aux Aldudes, 1920-1926.

Laborari bat

En ce qui concerne les Béarnais, ils ont droit à l’invective suivante :

184- Biarnez,

Tripotez,

Tripa bai,

Tripakorik ez!...

Béarnais,

Par le boudin, (57)

Le ventre, oui,

Pour le ventre, rien!...

 

L’explication la plus vraisemblable est que, depuis des siècles, les Kaskoin ont surtout le «tort» d’habiter au nord d’une contrée qui est restée bascophone. N’est-ce pas du nord que viennent habituellement les malheurs ou les injustices: les guerres, les invasions, les abus du pouvoir central, l’incompréhension administrative, l’intolérance en matière d’éducation, et pour tout dire «la débasquisation»?

(57) La traduction de tripotez appelle les remarques suivantes :
- Tripot, (employé au lieu d’odolki, boudin) est sans doute un mot d’origine béarnaise. Il serait donc utilisé volontairement à côté de Biarnez.
- Le suffixe ez ou z, dont est affublé le mot tripot, indique habituellement le moyen ou la façon de faire quelque chose. Mais, ne se pourrait-il pas que, dans le but d’avoir une rime en ez, on ait tout simplement transformé l’insulte tripustel ventre pourri, ou traitre, de façon à obtenir tripotez?

Rue d'Espagne 3

Espaniako karrika, Donibane Garazi


 

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Published by Pierre Duny-Pétré
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  • : Xirula Mirula de Pierre Duny-Pétré
  • Xirula Mirula de Pierre Duny-Pétré
  • : Recueil de comptines, de jeux, de chants, d'expressions populaires en langue basque, province de Basse Navarre au début du XXe siècle. Haur kantu, haur joko eta erranaldi bilduma, ahozko haur literatura, papaitak, zuhur hitzak Garazin
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